son passage à Semur". Étrange non. Bien sûr nous sommes tous des enfants du père mais pourquoi
"sur le chemin du retour" ? Quel retour ?
Un de mes premiers souvenirs d’enfant est un cauchemar que j’ai fait vers l’âge de quatre cinq ans.
Je dormais dans la même chambre que mon frère et tout d’un coup le tonnerre sonne, les vitres
s’ouvrent avec fracas et des sorcières volent autour de moi en criant jusqu’à ce que l’une d’elle
décide de m’étouffer. J’essayai de me débattre et finalement vaincu, j’acceptais la mort comme
délivrance et au moment où j’acceptais de mourir, de ne plus me battre, tout cessa d’un seul coup.
Plus rien, plus de vent, plus de sorcières... J’étais seul dans mon lit réveillé comme après un affreux
cauchemar qui ne m’a jamais semblé plus réel.
Cela me rappelle un vers de Lao Tseu qui dit dans le poème 48 : "N’agissant plus, il n’est rien,
désormais, qu’on ne puisse accomplir".
Tout est résumé dans ces mots là.
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Je fais donc l’expérience d’un désert, d’un désert sans culture. Cela me rappelle un message d’un
artiste reprenant des paroles de Ferré : "ne plus écrire enfin attendre le signal"... Je n’ai plus la
force, ni le courage, ni l’espoir de penser que la culture puisse me sauver. D’ailleurs je n’ai jamais
été comme ces esthètes citant de mémoire les grands auteurs et philosophes, tel D’Ormesson ou
Sollers. Non je n’ai pas de mémoire. Je ne cultive pas ou plus le bon mot qui sonne en bouche et
raisonne si bien qu’il vous égaie l’esprit. Hier, peut-être avais je encore l’illusion que les idées qui
colonisent nos esprits tels les Mêmes de Jay Gould, l’illusion que ces idées là étaient plus
importantes que tout et les défendre, la joie de toute une vie. Mais cette illusion est morte et suite à
cette mort est né ce que j’appelle un nouvel univers, un univers qui me pousse à me confronter au
quotidien.
Cet univers commence par un état d’esprit que la pensée ne perturbe plus. Quand je bois mon café
en compagnie de ma femme qui stresse déjà de devoir partir travailler quand moi je resterai
tranquille pendant toutes les vacances scolaires, quand je bois mon café, je l’écoute me raconter sa
vie à l'hôpital, je compatis. A aucun moment je n’ai ces grands discours d’hier où je citais si souvent
Krishnamurti ou Lao Tseu ou même mon père.... Je n’en éprouve plus le besoins. Ces mots d’hier
n’ont d’ailleurs jamais réussi à me rassurer et ma révolte demeurant totalement inutile.... je ne
faisais qu’embêter ma femme.
Cet univers ne fait que commencer car j’ai encore du mal à l’accepter. Serait-ce la quarantaine qui
s’approche, je ne rêve plus de révolutionner le monde des mathématiques, je ne rêve plus de créer
ma propre autarcie. Je retrouve ce stoïcisme de mon enfance, vous savez, ce moment où j’ai
renoncer à me battre et où ma vie a commencée.
Encore souvent je lâche ces mots au déjeuner : "je suis déprimé, je n’ai envie de rien" Ma femme
me répond : "Si tu n’as que ça à me dire...". Souvent j’espère encore devenir actif. Car ce monde
moderne est fait d’action. Dans le lycée où je travaille, plus vous faîtes de réunion, plus vous menez
des actions, plus vous êtes reconnu et bien vu. Mais c’est plus fort que moi, je n’arrive pas à être un
homme d’action.
Je souffre encore de me considérer comme inutile au monde. J’appelle donc de mes voeux ce
nouvel univers que j’entrevoie, un univers où je ne souffre plus et où je peux être inutile, un univers
où comme hier, je me lave vers dix heures après avoir traîné au déjeuner, (ce sont les vacances de
Noël), où comme hier j’épluche quelques pommes de terre pour faire une purée pour le déjeuner
avec les restes du chapon de Noël... Des petits gestes de rien dans un monde qui m’offre de ne plus
chercher ma nourriture terrestre comme hier mon ancêtre Cro Magnon, mais qui me l’offre dans des
supermarché...